MÂCHER (Racine à l'aube)

MÂCHER (Racine à l'aube)




Mâcher - racine à l'aube - par l'auteur PHILIPPE LATGER

Je ne sais plus qui, de lui ou de moi, a contacté l'autre, mais, subjugué par son travail photographique,
je peux écrire ici que j'ai eu l'honneur d'assister au changement de support et de discipline de Nicolas Ruann.
Ceux qui connaissent son travail verront par eux-mêmes qu'en fait, le changement est relatif, presque anecdotique,
lorsque, qu'il soit peintre ou photographe, Nicolas persiste dans le style et le propos, sa vérité de plasticien,
ayant simplement décidé d'entrer lui-même, physiquement, dans l'image, et de plonger enfin ses mains dans la matière.
Et je n'en reviens toujours pas qu'il ait pu me demander une réaction à son travail. Une réaction littéraire. Epidermique.
Que voici.

Cher Nicolas, merci pour ta confiance. Et d'abord. Pour ta vision du monde.
Qui participe à me réconcilier avec lui.

La viande est saignante. Le Bacon carnassier. Quand on ne sait qui dévore qui, du mangeur du mangé.
La réponse aux mystères est dans cette lumière émanée des ténèbres.
Les noirceurs du cosmos permettent le contraste. Et au brasier de naître.
Quand l'horreur le dispute à la grâce. L'effroi au merveilleux.
Les secrets sont étranges, dans ce monde où rien ne se perd, rien ne se crée, où rien ne sert à rien.
Tout se recompose aux décompositions. Comme aux putréfactions. La vie est plus cruelle que la mort.
La domine. Avide comme l'ogre affamé qui fait feu de tout bois. Opportuniste. Elle dévore tout. Consume tout.
Dans le vertige d'elle-même. Aux orgies filandreuses de la nécrophagie. D'où tout peut émerger.
Les falaises de calcaire aux poussées de molaires se hissent dans le ciel, aux douleurs tectoniques.
Transpercent les gencives spongieuses, à la chair de pastèque, pour brandir le relief délivré du mutant victorieux.

La géologie sanguinolente du vivant fourmille dans la bouche. Dans le ventre. Des foetus monstrueux dans leurs chrysalides.
Ils dévorent leur mère de l'intérieur. Comme des asticots dévorant les cadavres. Pour devenir autre chose. Ou eux-mêmes.
Sans scrupules. La falaise surgit des entrailles de la terre. Où la vie est poussière. Réduite en cendres pour libérer ses phénix.
Aux orifices béants, purulents, des dendrites de mérule dégoulinent aussi vrai que des arborescences se déploient.
Le feuillage symétrique aux racines, de part et d'autre du miroir, où la mort reflète le vibrant, pour que tout s'équilibre. Se complète.
La chaîne alimentaire. Tout est proie et prédateur. Tout se nourrit de tout. Bouffez-vous les uns les autres. Babines retroussées.
Quand, entre épouvante et enchantement, être ne peut être que dantesque.

Aux sous-bois putrides, la terre humide chie ses abominations. Poudres pestilentielles de matières digérées.
Un bouquet d'émail peut percer pour continuer la noce. Dans la puanteur des transformations nécessaires. Les protéines.
Et la viscosité répugnante des atrocités amniotiques. La rage embryonnaire. De te bouffer le sexe.
Le dégoût et le désir. La douleur et le plaisir. Aux turgescences obscènes. A se broyer les mâchoires.
De vouloir être l'autre. Par les deux ouvertures possibles. De nos pulsions intestines. Déchirantes. Les amours cannibales.
Les langues baignent et salivent ensemble. Entre les canines des animaux furieux d'exister que nous sommes.
Les crocs aiguisés. Pour déchiqueter la viande. Mastiquer nos muscles. Notre cervelle gluante. Les organes vitaux.
Si tu veux me pénétrer, il faut que je te mange. De quelque côté que ce soit. Des deux côtés peut-être.
Pour que je devienne toi. Pour que tu deviennes moi. Dans cette union tragique où tout est révélé.

Au point zéro. Le début et la fin se confondent. L'avant à l'après. L'aurore au crépuscule. Le feuillage aux racines.
L'achèvement à l'accouchement. L'entrée à la sortie. Au festin permanent. Tout est commencement.
La vie et la mort couchent ensemble. Voluptueusement enlacées. Qui saurait distinguer l'une de l'autre ?
Nous distinguer l'un de l'autre ? La substance est juteuse. La chair est celle des agrumes. C'est un ravissement.
L'amour dans l'oesophage. Qui emplit nos poitrines. D'espoirs et de lumières. Pulvérisant nos peurs. Celles de disparaître.
Mourir ne veut rien dire. On ne peut que mûrir. Manger pour être mangé. Etre mangé pour prendre le pouvoir.
On ne peut que nourrir. Jouir et faire jouir. Changer de peau. De vaisseau. De monture au galop. De branches en branches.
Changer dedans. Changer de corps.
Et ne mourir jamais.